La pensée Archipélique

2 March 2019 Par: admin

La pensée archipélique face à la résurgence de l’extrême droite américaine ou du monde : du négrisme, de l’antillanité, de la créolité à la pensée archipélique
— Claudy DELNÉ, Ph.D.

La Caraïbe est loin d’être un tout monolithique. Si elle s’avère être cette réalité historique ou cet espace géo-spatial traversé par un même passé esclavagiste et colonialiste, il n’en demeure pas moins qu’elle est autant morcelée par des différences de tous ordres, entre autres, linguistiques. On n’a jamais cessé de rappeler que c’est à la suite d’un drame humain, d’un des rares génocides que s’est tissée ce qu’il est convenu d’appeler l’âme, la culture ou l’identité caribéenne. Pourtant, ce drame historique que sont la traite transatlantique, l’esclavage et la colonisation parvient paradoxalement à fédérer les différentes îles constituant cette grande région de la Caraïbe. Par-delà les différentes tentatives d’appréhender la Caraïbe, il y a au moins un consensus généralisé sur ce qu’est l’identité commune caribéenne, ce sentiment d’insularité ou d’appartenance pour caricaturer un peu. Si de plus cette conscience caraïbe paraît insaisissable, ce projet propose d’aller au-delà des clivages nationaux en réévaluant cette notion chère à Glissant qu’est la pensée archipélique pour mieux jauger et situer la montée des idéologies conservatrices qui s’appuient sur le repli sur soi, l’exclusion, l’enfermement, la fermeture des frontières, l’eugénisme racial et ses avatars.

Pour faire écho aux propos de la Revue Legs sur la complexité de la tâche à définir la Caraïbe dont on réduit généralement à sa dimension géo-spatiale, il y a lieu plutôt de l’appréhender en tant que conscience insaisissable. Constatons d’abord que cette fédération d’îles qui forment le bassin caribéen présente des différences plurielles sur le plan de la géographie, de la taille physique, de la superficie, de la langue, de la gouvernance, etc. Par-delà ces divergences palpables, il y a plus à gagner à se concentrer sur le patrimoine commun, ce sur quoi les critiques s’entendent pour parler de l’identité commune de la région et des peuples et caribéens. Abstrayons un peu en se réappropriant de Glissant pour dire que la Caraïbe, en plus d’être un lieu, c’est aussi un contre-projet aux prétentions universalistes de l’Occident. Dans ce sens, on peut affirmer que la Caraïbe c’est un humanisme. D’autres sont plus habiles à élucider ou désigner les contours, pourtours et frontières de la diversité culturelle caribéenne en s’attaquant à une pluralité de thématiques, j’aimerais pour ma part saisir ce contre-projet à partir de la fiction littéraire en recourant à l’opacité qui doit s’ériger en droit selon Glissant. La Caraïbe en tant que réalité occultée ne saurait s’appréhender par des suites de clartés, nous devons, nous dit-il, nous réclamer du droit à l’opacité (Discours 14).

Cela dit, y a-t-il un lieu plus propice que d’autres qui soient dispensateur d’une littérature à freiner ou à remédier à l’effet galopant de la mondialisation ou l’occidentalisation nocive du monde? Je n’y crois pas. Cependant, le bassin caribéen a cette particularité qui fait qu’elle soit apte, en tant que précurseur ou avant-garde, à faire incliner le projet de la globalisation déshumanisante en fonction du brassage-monde inhérent à sa formation historique. D’où la résultante de notre identité à partir de la tragédie humaine de la Traite transatlantique et de la colonisation ayant conduit au drame planétaire de la Relation pour emprunter ce terme à Glissant. Le caractère fragmentaire et lancinant de l’histoire de la Caraïbe exige une poétique de l’imaginaire qui seule permette d’approcher, d’appréhender notre histoire séculaire oblitérée. Ce droit à l’opacité dont Glissant se fait l’apôtre devient une nécessité pour ce qui est du lancinement de l’histoire caribéenne. A cela, il incombe, souligne-t-il, aux écrivains d’explorer ce lancinement, de le révéler de manière continue dans le présent et l’actuel :

Cette exploration ne revient donc ni à une mise en schémas ni à un pleur nostalgique. C’est à démêler un sens douloureux du temps et à le projeter à tout coup dans notre futur, sans le recours de ces sortes de plages temporelles dont les peuples occidentaux ont bénéficié, sans le secours de cette densité collective que donne d’abord un arrière-pays culturel ancestral. C’est ce que j’appelle une vision prophétique du passé (Discours 226).    

Il définit mieux cette vision du passé caribéen dans sa seule pièce de théâtre Monsieur Toussaint pour montrer le rôle du fantastique dans la représentation de l’inimaginable en tant que clé à la lisibilité des faits de notre passé. Il explique :                                                                                    

L’ouvrage que voici n’est pourtant pas tout droit d’inspiration politique; il se réfère plutôt à ce que j’appellerai, par paradoxe, une vision prophétique du passé. Pour ceux qui ne connaissent de leur histoire que la part de nuit ou de démission à quoi on a voulu les réduire, l’élucidation du passé proche ou lointain est une nécessité. Renouer avec son histoire obscurcie ou oblitérée, l’éprouver dans son épaisseur, c’est se vouer mieux encore aux saveurs du présent; lesquelles, dépouillées de cet enracinement dans le temps, ramènent à une vaine délectation. C’est là une ambition poétique. (10)

Cette approche du passé rentre dans ce qu’il est convenu d’appeler l’exceptionnalisme caribéen qui prend le contre-pied de l’historiographie européenne, trop préoccupée par la causalité et la chronologie et inapte à saisir la plénitude de  notre expérience de peuples trop dense et opaque. C’est une vision du passé qui s’inscrit dans un processus de transformation d’une histoire subie à une histoire à faire. Tout ceci ne relève certainement pas de l’apanage du poète, ça oblige un travail de coopération entre lui et l’historien dans la reformulation de ce passé.

Mais comment cartographier le fait littéraire pour le rendre inclusif et représentatif du grand bassin caribéen au-delà des clivages linguistiques et des sensibilités spécifiques? Ce sera un exercice pédagogique nécessaire à faire dans le cadre d’un autre projet, mais en attendant circonscrivons la démarche dans la Caraïbe francophone pour montrer l’évolution graduelle ou parallèle d’une histoire littéraire qui se veut une forme d’élucidation du monde. Après une longue période de tâtonnements depuis la période coloniale jusqu’après l’émancipation, la survivance d’une littérature d’imitation typiquement européenne avec une saveur locale a imprégné le décor ou le panorama littéraire caribéen, mais ce n’est que vers la première moitié du vingtième siècle que l’on a vraiment commencé à assister à une littérature dite nationale. Cette tendance s’est inscrite dans une mouvance presque uniforme comme réponse à l’occupation américaine des grandes Antilles (Cuba et Porto-Rico en 1898, et Haïti et la Républicaine dominicaine lors de la première guerre mondiale). Cette période post-émancipatoire se traduit en une rupture réelle avec l’émergence des formes d’expression littéraire authentiquement nationales qu’on appelait ça et là indigénisme, négrisme ou négritude. Le poème suivant de Léon Laleau fournit la quintessence d’une école de pensée qui est jadis obsolète depuis la fin du siècle dernier :

Ce cœur obsédant qui ne correspond pas à mon langage et à mes coutumes et sur lequel mordent comme un crampon Des sentiments d’emprunt et des coutumes d’Europe. Sentez-vous cette souffrance Et ce désespoir à nul autre égal d’apprivoiser avec des mots de France Ce cœur qui m’est venu du Sénégal

French poet and politician Aime Cesaire, born in Martinique. (Photo by Sergio Gaudenti/Sygma via Getty Images)

Le poète Laleau était à l’époque le porte-parole de l’idéologie de la patrie close pour reprendre la caricature du sociologue Claude Souffrant, et son poème annonçait en grande pompe le mouvement de la négritude avec le Manifeste de Légitime Défense à Paris en 1932. Les étudiants noirs de Paris, Césaire, Damas, Senghor, par le biais de ce Manifeste, s’attaquaient à l’imitation servile des canons européens, promouvaient l’innovation et se refusaient l’adoption de toute règle et convention poétiques qui n’avaient point été sanctionnée par l’expérience séculaire blanche. Lilyan Kesteloot résume l’objectif du mouvement en ces termes :

Légitime défense prêche donc la libération du style. Mais elle ne s’arrête pas là : elle prêche aussi la liberté de l’imagination, du tempérament nègre [..] L’écrivain doit donc assumer sa couleur, sa race, se faire l’écho des haines et des aspirations de son peuple opprimé, en somme assumer sa négritude. Au prix de cette sincérité et de ce courage, l’Antillais cessera d’être un singe et un pantin, et une poésie, une littérature digne de ce nom, vraiment antillaise, vraiment originale pourra naître (76).   

En Haïti bien entendu, c’était Jean Price-Mars qui incarnait cette mouvance dans Ainsi parla l’Oncle où il réalisait avec brio, souligne René Depestre, le premier inventaire cohérent de l’héritage africain. Se réclamer alors de l’héritage ou du passé africain comme mode de pensée et d’appréhension ontologique, de désaliénation et désassimilation était la caractéristique principale d’un moment clé de notre rapport au monde tant soit peu obsolète ou dépassé tels que Depestre et les tenants du mouvement de la Créolité l’attestent dans leurs critiques. Ils militent tous au contraire pour un nouveau récit qui dépasse toute pensée ou doctrine essentialiste visant à enfermer l’homme noir dans le carcan racial, comme revendication fantaisiste et fantasmagorique par l’épidermisation de sa condition concrète d’oppression et d’existence matérielle. Cependant, la généalogie du ou des discours littéraire(s) ne saurait galvauder ou gommer ce temps fort qu’est la racialisation des moyens d’expression telle qu’elle s’est traduite dans l’indigénisme ou la négritude.  Ainsi, que l’expliquent Gertrude Aub-Busher et Beverly Ormerod Noakes : « usant les outils de la négritude ou de l’indigénisme, les grands écrivains de cette période — Aimé Césaire de la Martinique, Jacques Roumain d’Haïti — s’assurent que l’héritage racial et culturel de l’Afrique, longtemps nié ou négligé par la classe moyenne éduquée, ne saurait désormais être exclu de n’importe quel portrait littéraire de la société moderne caribéenne » (TDR vii). Cependant en tant que moment déterminant dans la lutte contre les affronts éhontés de l’esclavage et du colonialisme, la négritude a un passé, s’exclame Depestre. Elle est liée à l’histoire et aux structures sociales façonnées par les scandales euro-américains du commerce transatlantique et des modes de production esclavagiste des plantations (83). Sur le caractère obsolète du mouvement, il renchérit :   

Il faut remonter aux racines de la négritude, aux divers chemins qui y mènent, à ses répondants de la société coloniale, afin de montrer que, de son vivant, elle aura été, en littérature et en art, l’équivalent moderne du marronnage culturel que les masses d’esclaves et leurs descendants opposèrent à l’entreprise de déculturation et d’assimilation de l’occident colonial.                                                                                                                    

Par ailleurs, l’une des premières réactions à la Négritude venait de René Ménil, un contemporain et disciple de Césaire dans les années 1960. Il y opposait l’Antillanité qui se voulait une contre-école de pensée visant à dépasser le discours identitaire de la Négritude. Loin de se tourner vers l’Afrique comme socle sur lequel repose l’identité caribéenne, Ménil déclare que la culture antillaise n’est ni africaine, ni chinoise, ni indienne et pas plus que française, mais en dernière instance antillaise comme la résultante d’un syncrétisme combinant toutes ces origines qui viennent des quatre coins de la terre, sans pour autant être ni l’une ni l’autre. Accueillie avec enthousiasme par Edouard Glissant et al; cette conception de l’identité est plutôt liée aux seuls espaces géopolitiques caribéens qu’à la race ou aux origines ethniques. Mais se profilant dans le sillage de l’Antillanité, trois autres martiniquais dont Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, se constituent en une nouvelle école qu’ils dénomment Créolité. Dans le prologue à leur manifeste de l’Éloge de la Créolité, ils déclarent : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles ». Pour compléter les avancées de leur prédécesseur Ménil, ils précisent :                                                                                                                         

L’Antillanité ne nous est pas accessible sans vision intérieure. Et la vision intérieure n’est rien sans la totale acceptation de notre créolité. Nous nous déclarons Créoles. Nous déclarons que la Créolité est le ciment de notre culture et qu’elle doit régir les fondations de notre antillanité. La Créolité est l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’histoire a réunis sur le même sol. Pendant trois siècles, les îles et les pans de continent que ce phénomène a affectés, ont été de véritables forgeries d’une humanité nouvelle, celles où langues, races, religions, coutumes, manières d’être de toutes  les faces du monde, se trouvent brutalement déterritorialisées, transplantées dans un environnement où elles durent réinventer la vie. (26)  

Tout en critiquant la vision essentialiste et limitée de la Négritude césairienne, et dépassant l’Antillanité de Ménil, puisqu’elle se limite au seul processus d’américanisation des différentes ethnies constituant l’archipel antillais, les tenants de l’école de la Créolité dédient l’Éloge au père et précurseur Césaire, spécialement à Glissant et à Frankétienne d’avoir été les premiers à explorer pour les nouvelles générations et à fournir l’outil premier de la vision intérieure de la créolité, cette démarche de se connaître à travers leurs romans Malemort et Dézafi en 1975 (23). Par contre, les créolistes, admettant l’étroitesse de leur spécificité, préfigurent le Tout-monde de Glissant en proposant, pour vivre le monde, une créolité plus complexe :                                    

C’est par la créolité que nous cristalliserons l’Antillanité, ferment d’une civilisation antillaise. Nous voulons penser le monde comme une harmonie polyphonique : rationnelle/irrationnelle, achevée/complexe, unie/diffractée…La pensée complexe d’une créolité elle-même complexe peut et doit nous y aider. La créolité exprimée frémit de la vie du Tout-monde, c’est le Tout-monde dans une dimension particulière, et une forme particulière du Tout-monde. (51)   

Dans cette évolution et rupture paradigmatique de la différence sur la quête identitaire, comment la créolisation en tant que processus du monde telle qu’explicitée dans la notion de Relation et de Tout-monde de Glissant permet-elle de repenser l’identité en général ou de sortir de l’impasse des modèles d’identités fermées ou limitées résumés précédemment? Ce ne sera pas un simple pari puisque comprendre la philosophie glissantienne exige un effort gigantesque d’abstraction. Glissant est un guerrier de l’imaginaire et un écrivain prolifique qui s’est essayé à tous les genres et semblait s’en foutre de l’accessibilité de son œuvre en faisant de l’opacité son langage de prédilection. On peut entretenir des réserves légitimes sur son projet global, mais on ne saurait passer sous silence ce colosse de l’imaginaire dont l’œuvre mérite d’être étudiée avec en train et minutie. Cela dit, les travaux de Glissant ne sont jamais désintéressés. Ils sont toujours liés à un projet ou agenda littéraire de sa vision de la vie et du monde. On ne sait pas si c’est la théorie qui précède l’œuvre ou vice-versa, mais les critiques semblent unanimes à reconnaitre l’unicité de son œuvre par rapport à son projet philosophique postcolonial de décoloniser la littérature et de faire la promotion du divers et de la différence. De son adhésion à l’antillanité avec son essai Le discours antillais par l’élucidation des diverses forces à l’œuvre dans les cultures antillaises de plantation jusqu’à sa plus récente théorie de la mondialité, il y a une ligne directrice et fondatrice, une constante qui unifie et oriente l’ensemble du parcours imaginaire de l’écrivain-philosophe. J’avoue ici une confession en lien à ma formulation de départ comme si la pensée archipélique de Glissant se veut l’aboutissement dans le cheminement de son aventure théorique. La notion d’archipel est, même si elle demeure fondamentale dans l’armature ou l’univers théorique de Glissant, relativement dépassée ou améliorée par les concepts de Tout-monde ou mondialité.

Glissant est obsédé par les notions de réseau, de connexion, d’interdépendance, de pluralité, de chaos, de tourbillon, de rhizome, de multiplicité, d’hétérogénéité, d’inattendu, d’imprévisible, de divers, de galaxie, de différence, de trans, de relation en les opposant à l’unité (oneness), l’harmonie, l’universel, l’Occident, à l’hégémonique, au centre, au semblable, au même, à la racine, à l’absolu. La poétique glissantienne vise à reformuler une nouvelle connaissance de la réalité qui réfuterait l’absolu ontologique en s’attaquant aux fantasmes de l’universalisation et de l’occidentalisation de la pensée, de la culture et de toutes leurs ramifications. D’entrée de jeu, d’après Glissant, l’archipel c’est la mise en relation des groupes d’îles. Dans sa vision ou pensée archipélique, l’île antillaise ne s’appréhende pas comme une figure de séparation et d’isolement, mais de lieu et de relation. L’insularité prend un tout autre sens avec lui, l’île est loin d’être un enfermement mais une ouverture, chaque île se projette dans l’autre (Discours, 426-27). Mais cette pensée est mieux explicitée par l’auteur lui-même dans Poétique de la relation :

La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c’est s’accorder à ce qui du monde s’est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l’étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons. Nous nous apercevons de ce qu’il y avait de continental, d’épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées de système qui jusqu’à ce jour ont régi l’Histoire des humanités, et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos non moins somptueuses, errances. (Traité du Tout-monde. Poétique IV, 31) 

On voit ici toute son affirmation et admission de la non-linéarité de la pensée des cultures-monde en opposition à la chronologie occidentale qui se veut rationnelle, rectiligne et linéaire. «La pensée archipélique, nous dit Glissant, est plutôt non systématique, intuitive, explorant l’imprévu de la totalité-monde et accordant l’écriture à l’oralité et l’oralité à l’écriture. Une autre forme de pensée plus intuitive, plus fragile, menacée mais accordée au chaos du monde et à ses imprévus, ses développements, arcboutée peut être aux conquêtes des sciences humaines et sociales mais dérivée dans une vision poétique et de l’imaginaire du monde». (Introduction à une poétique du divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 43)

Dans cette approche, Glissant oppose la pensée archipélique à la pensée continentale à cause de sa propension naturelle à la conquête et son aveuglement à nier le divers. Par un paradoxe fortuit ou en tant qu’aporie inhérente à tout système qui crée des antagonismes comme alternatives indispensables à son propre renouvellement, l’Occident qui n’a jamais tout exterminé a permis sans le vouloir à d’autres possibilités de s’émerger dans le même espace qu’il contrôle et occupe. Les empires d’Occident ont créé eux-mêmes les diversités qu’ils nient.  D’où l’archipélisation comme projet d’humanisation du continent. Glissant explique ce processus en ces termes :

Les continents s’archipélisent, elles se constituent en régions par-dessus les frontières nationales. Il y a des régions qui se détachent et qui culturellement prennent plus d’importance que les nations enfermées dans leurs frontières (Introduction, p. 136) […] La pensée des continents est de moins en moins dense, épaisse et pesante et la pensée des archipels de plus en plus écumante et proliférante. Et je crois que c’est un terme qu’il faut rétablir dans sa dignité, le terme de région. L’Europe s’archipélise. Les régions linguistiques, les régions culturelles, par-delà les barrières des nations, sont des îles, mais des îles ouvertes, c’est leur principale condition de survie (44).      

La multiplicité est au cœur même de l’unité de la diversité que Glissant définit ainsi : « La diversité est la façon unique et innombrable de figurer le monde et rallier ses peuplants, sa multiplicité est le principe en effet de son unité. De l’infinité des lieux du monde, jadis les humanités ont cherché, d’une infinité de manières, à retrouver la liaison magnétique ». (Une nouvelle région du monde, Esthétique I, Paris, Gallimard, 2006, pp.36-37.). Ce constat des Antilles comme le laboratoire du monde ou le lieu de la pensée archipélique trouve écho chez d’autres penseurs et écrivains caribéens, entre autres, Benito-Rovez dans Repeating Islands, l’historien jamaïcain E. Kamau Brathwaite, ou le saint-lucien Dereck Walcott.  Cependant, il ne faut pas voir dans les différentes notions utilisées ou réinventées par Glissant une opposition ou antinomie, mais plutôt une complémentarité où la plus récente clarifie, nuance, complète la précédente.  Tels sont les cas du Tout-monde et de la mondialité ou Totalité-monde. L’archipel est l’aspect structurant indispensable du Tout-monde par la mise à dos du semblable et du divers, de l’Histoire et des histoires, de la linéarité et de la circularité, de l’hégémonie et de l’hétérogénéité, de l’harmonie et du chaos, etc. Ainsi, le conte antillais argue Glissant procède par accès sacrilèges. Il agresse le sacré du signe écrit et balise une histoire déportée par l’édit et la loi. Il est donc anti-édit et anti-loi, c’est-à-dire l’anti-écriture (Discours, 262). Dans la vision poétique de Glissant, le Tout-monde c’est la mangrove des pluralités ou la pluralité des mondes à l’intérieur du même espace. Il s’agit là de renoncer aux valeurs d’origine et de s’ouvrir sur un sens inédit de la mise en rapport ou de relation (43). Ainsi appréhendée, la Relation n’est moins la juxtaposition de deux ou des points ou entités mais plutôt un contre-récit qui raconte la perspective des subalternes, des mondes pluriels extenués, niés et bâillonnés par les cinq siècles de guerres d’agression et d’extermination des empires occidentaux. Le même et le divers ne sont pas pour ainsi antinomiques mais ils se cohabitent tout en s’ignorant. La Relation s’insurge contre l’Histoire avec un grand H, qui n’est autre une totalité suspecte qui exclut, selon Glissant, les histoires non concomitantes de celle de l’Occident (Discours 243). Ériger les différences en valeur suprême par opposition à la fausseté et aux visés assimilationnistes de l’universalité telle est la démarche processive du Tout-Monde. Et face aux turbulences planétaires actuelles, dues à la réémergence des systèmes totalitaires, qu’adviendra- t-il de l’Occident s’il ne s’ajuste pas aux exigences du divers et de la différence?  « L’archipel, s’exclame Brigitte Dodu,  demeure bel et bien le seul antidote, la seule formule salvatrice en vertu de l’antagonisme spatial qui l’oppose au principe de l’empire, fondamentalement organisé autour d’un centre». L’archipel, poursuit-elle, est même, aujourd’hui, le salut involontaire des grandes nations et puissances politiques dotées d’un potentiel impérialiste. Le Tout-monde c’est notre avenir, aimait répéter Glissant. Il y croyait de toutes ses convictions, et c’était ça tout son pari et combat littéraires. Glissant est l’un des rares romanciers-essayistes à développer une théorie du roman qui lui est propre. Chacun de ses textes se veut une façon d’appliquer ou d’illustrer ses concepts de relation, de créolisation ou de Tout-monde en relatant (du verbe relater = Relation) la vision du monde, la conscience de l’autre. Les études sur l’œuvre de Glissant sont légion et les lecteurs peuvent facilement s’enquérir de la critique pour s’initier à la généalogie de sa poétique depuis ses textes d’initiation à ceux qui attestent la maturité ou le couronnement de son parcours. Chacun de ses essais et romans en particulier fournit une nouvelle lisibilité sur sa pensée matrice, la pensée rhizome dont il ne cesse de nous abreuver à l’intérieur des cinq dernières décennies jusqu’à sa mort en 2011. L’un des textes fictionnels qui illustrent sa poétique du Tout-monde (concept et essai) est bien son roman éponyme Tout-monde qui se penche sur l’oralité écrite de la tradition caribéenne à travers Longoué, le quimboiseur et figure emblématique des traces et de la mémoire globale, et une multiplicité de personnages, de situations et d’horizons inattendus. La saga de la famille Longué qui remonte à La Lézarde, de par le temps cyclique, les spécificités narratives et thématiques de l’histoire et de la culture caribéennes, et l’opacité du texte, rappelle celle des Buendia du petit village de Macondo de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez. Il s’agit ici pour faire bref du récit des lieux communs qui sont porteurs d’histoires des humanités. Un nombre impressionnant de personnages pullulent l’univers du roman et accompagnent les pérégrinations de Mathieu Béluse, parleur et poète, ainsi que Raphaël Targin, ancien étudiant et soldat dans la quête de l’errance (monde) afin d’explorer le tout-monde à travers la parole de Mathieu Béluse. Tout-monde n’a pas de lieu fixe et d’origine ni lieu d’arrivée. Il n’a que des visés globaux à travers le temps et l’espace comme le veut la figure du rhizome qui se trouve toujours au milieu, entre-être, intermezzo. L’arbre est filiation, mais le rhizome est alliance, uniquement alliance (Deleuze, 25). Et Mathieu, dans une réplique à Pino, s’exclame :                                                                                                        

Vois-tu, Pino, les méduses nagent partout dans le monde, elles choisissent les endroits où les enfants tournent autour d’elles, les méduses n’ont pas de pays d’origine, elles ne préfèrent ni les mers chaudes ni les eaux grises, ni les fonds en abîme ni les écumes qui tournent dans l’air (37).

Et le narrateur interfère pour préciser la pensée de Mathieu en ajoutant « qu’il n’y avait plus de centre d’où l’on partirait vers d’étranges et fantômales périphéries. ». Il y a à l’évidence un souci conscient d’établir ou de nouer des relations dans ces différents lieux communs. Conscient de l’enjeu théorique du Tout-monde et des rôles assignés à chaque personnage, Glissant rappelle son lectorat à embrasser et à valoriser le chaos à travers la voix de Mathieu :                                                                                                                                                

Délétères, hein? Dit Mathieu. D’accord, je vous suivrai sur ce chemin. Fermez les yeux et imaginez la route. La profondeur de la terre est dans son étendue, et sa hauteur chemine. Non, non, allez, n’ouvrez pas les yeux, imaginez toujours. La terre est un Chaos, le Chaos n’a ni haut ni bas, et le Chaos est beau.(54).

Ainsi, il rend hommage aux philosophes des Mille Plateaux, Deleuze et Guattari pour avoir établi la prescience du Tout-monde (la métaphore du rhizome et la Relation) dont il s’est inspiré pour la mise en récit de son roman Tout-monde :

De cette verticalité à cette étendue, Mathieu pour sa part avait tâché de marquer la relation, (même si à ce moment il ne fréquentait qu’en imagination et par pressentiment la spectaculaire poussée de la pensée du rhizome, et même s’il s’était méfié alors de ce que la pensée du banian recouvrait,) et c’était par la présence du figuier maudit des campagnes martiniquaises. Le figuier-maudit, un banian qui fouillait des espaces interdits dans toutes les histoires maudites, qui déracinait dans les temps écoulés ou à venir, là où les sortilèges nouaient leurs bagages et leurs envoûtements. Banians, rhizomes, figuiers-maudits. La même désordonnance du chaos, sous des espèces identiques et dissemblables (56).  

Tout-monde est une vibrante réflexion philosophique sur notre humanité dans laquelle Glissant à travers un mélange d’essai et de fiction et d’intertextes nous force à repenser l’identité et notre rapport au monde. C’est une poétique de tous les voyages possibles de l’imaginaire. C’est le roman de la créolisation ou de relation de Glissant. Les personnages, comme il l’indique sur la quatrième de couverture : « sont le sel de la diversité. Ils ont dépassé les limites et les frontières, ils mélangent les langages, ils déménagent les langues, ils transbahutent, ils tombent dans la folie du monde, on les refoule et les exclut de la puissance du Territoire mais, ils sont la terre elle-même, ils vont au-devant de nous, ils voient, loin devant, ce point fixe qu’il faudra dépasser une fois encore ».

Pour ne pas conclure ce bref survol, relisons un extrait des propos du personnage central Mathieu Béluse dans le Traité du Tout-monde, Livre II que Glissant insère à dessein dans son roman Tout-monde pour en finir avec les questions du lieu d’origine, de l’identité à racines fixes :

Il est incontournable. Mais si vous désirez de profiter dans ce lieu qui vous a été donné, réfléchissez que désormais tous les lieux du monde se rencontrent, jusqu’aux espaces sidéraux. Ne projetez plus dans l’ailleurs l’incontrôlable de votre lieu. Concevez l’étendue et son mystère si abordable. Ne partez pas de votre rive comme pour un voyage de découverte ou de conquête. Laissez faire au voyage. Ou plutôt, partez de l’ailleurs et remontez ici, où s’ouvrent votre maison et votre source. Circulez par l’imaginaire, autant que par les moyens les plus rapides ou confortables de locomotion. Plantez des espèces inconnues et faites se rejoindre les montagnes. Descendez dans les volcans et les misères, visibles et invisibles. Ne croyez pas à votre unicité, ni que votre fable est la meilleure, ou plus haute votre parole. – Alors, tu en viendras à ceci, qui est de très forte connaissance : que le lieu s’agrandit de son centre irréductible, tout autant que de ses bordures incalculables (29).

Voilà une pensée jouissive et profonde aux amants de l’imaginaire à ressasser comme antidote aux résurgences des idéologies conservatrices d’extrême droite qui entendent bloquer et obstruer la circulation des humains au-delà des frontières nationales. Motivés par la peur de l’autre, le fantasme de la pureté et de tous les avatars de la race et de l’unicité, les États des empires modernes ont plus à gagner à s’inspirer de la complexité du chaos-monde, de la relation, de la totalité du monde qui offre le spectacle de la rencontre des humanités. Car, c’est la posture de l’Occident comme projet depuis le 15e siècle, dans son avidité pour les profits, le contrôle et l’accumulation des richesses, qui empêche ainsi les rencontres libres des peuples et le dialogue des histoires, et du même coup engendre le terrorisme comme réaction à l’universel, au centre et à l’Histoire à grand H. Mais plus d’un diront que Glissant fabrique et cultive l’utopie, car les États-déporteurs s’en foutent pas mal de ces randonnées littéraires et imaginaires. J’adhère à deux mains à ce sentiment, mais il s’agit aussi d’une utopie utile et indispensable pour les guerriers de l’imaginaire. Charles le Téméraire nous a laissé en héritage la pensée suivante :       « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni réussir pour persévérer », rêvons avec Glissant, car sa poétique participe sans doute d’une histoire où le pouvoir de l’imagination prendra bientôt sa place. Dans la même veine, il était convaincu qu’Obama incarnait une sorte de vision prophétique de la condition du monde au point qu’il lui souhaitait en tandem avec Chamoiseau « bonne chance en Relation, monsieur » dans une adresse à l’ancien président qu’ils intitulent L’intraitable beauté du monde. Les auteurs de l’Éloge de la Créolité ont bien fait d’inaugurer leur Manifeste avec cette pensée de V. Segalen : « C’est par la différence et dans le divers que s’exalte l’Existence. Le Divers décroît. C’est là le grand danger ».

Claudy DELNÉ, Ph.D.                                                                                                                                                Sarah Lawrence College

Bibliographie

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