Milieu rural haïtien : « Si ce n’était pas la solidarité…»

14 January 2019 Par: Raoul Junior Lorfils

Par Raoul Junior Lorfils

L’espace rural haïtien se meurt davantage. L’agriculture, l’élevage et même la pêche ne répondent plus. Le vivre-ensemble devient l’ultime moyen de défense des paysans.

On est samedi. Sous le mordant soleil de midi, torses nus pour la plupart, 7 hommes en sueur labourent le sol à coups de houes, de bêches et de serfouettes. Au rythme du chant vaudou qu’ils chantonnent en cœur, les laboureurs lancent des coups d’outils qui s’enfoncent fougueusement dans les entrailles de la terre récalcitrante de Desgranges, dans la commune de Saint-Louis du Nord, dans le Nord-Ouest d’Haïti.

« Ça s’appelle un coumbite ! » nous apprend le vieux Tètou, déposant sa pioche contre un arbre. Par ce simple mot « coumbite », le quinquagénaire, propriétaire de la terre en bêchage, résume cet acte d’entraide par lequel, en milieu rural, plusieurs individus s’unissent pour exécuter des travaux nécessitant une belle main d’œuvre.

La situation précaire du rural haïtien

Selon les derniers chiffres de l’IHSI1, plus de la moitié de la population d’Haïti est rurale. Et comme dans la majorité des pays moins avancés, les ruraux haïtiens sont en bas de la pyramide sociale haïtienne. Pire, le secteur agricole – l’une de leurs principales sources de revenu, fournisseur d’environ 25% du PIB -, chute en raison des changements climatiques, de la dégradation environnementale et du manque d’infrastructures. Les nouvelles ne sont pas meilleures du côté de la pêche et de l’élevage.

Ainsi, les moyens d’existence des ménages ruraux deviennent de plus en plus maigres et leur accès aux services sociaux de base, beaucoup plus limité.

La solidarité, ultime levier pour ralentir la dégringolade

Dans ces circonstances, ceux qui n’ont pas (ou qui n’ont pas encore) cédé à la tentation de la migration vers les (grandes) villes, sont enclins à tisser entre eux des « liens d’interdépendance ». En effet, conscients de leur situation commune, et mus par un criant besoin de survie et de sécurité sociale, les paysans s’unissent et tentent de ralentir leur descente aux enfers à l’aide de cet ultime levier que représente la solidarité. Et ils sont nombreux à vanter ses bienfaits.

« Si ce n’était pas la solidarité, nous serions déjà tous morts de misère, par ici » reconnait Tètou qui poursuit : « ces hommes m’aident avec ma terre aujourd’hui. Je peux toujours leur donner quelque chose si j’en ai et s’ils sont dans le besoin. Mais je ne paie pas. Ma femme leur donne tout simplement de quoi manger et du tafya2. Un autre jour, ce sera à moi d’aller donner un coup de main à un autre. Et après récoltes, on partage, on mange entre nous. »

A sa compagne Célita* d’ajouter : « Grâce au peu que nous récoltons quelques mois après les coumbites, et grâce à Dieu, nous nourrissons nos enfants et permettons à quelques-uns d’entre eux d’apprendre à signer leurs noms. »

Autres formes de solidarité dans la paysannerie

Outre les coumbites, les paysans manifestent leur solidarité sous d’autres formes. Ils forment des mutuelles – associations de volontaires, qui collectent les fonds versés par l’ensemble des membres, pour ensuite donner cet argent, sous forme de prêt, à l’un des membres. Le membre doit rendre ce qu’il a reçu en prêt, dans le délai imparti, avec un taux d’intérêt très faible, selon les dires de Yanick*, commerçante, membre d’une coopérative à Saint-Louis du Nord.

Ils se rencontrent également pour débattre sur la vie de leur communauté. Ils bâtissent des cases, des temples, des écoles et des dispensaires ; ils percent des voies routières, creusent des canaux pour prévenir la destruction de leurs biens par les eaux des pluies diluviennes et, le cas échéant, s’organisent pour contester certains actes de civils ou les dérapages du CASEC, de l’ASEC et de la police rurale. Ils tiennent aussi des mouvements pour attirer les intéressés sur des faits préoccupants comme la perte de récoltes, la pénurie d’engrais, d’eau, de nourriture etc.

En outre, les paysans doivent s’unir contre vols et viols. D’autres parlent même de « lutte contre la sorcellerie ». D’où l’existence des patrouilles ou brigades de nuit, armées de bâtons, de machettes ou même d’armes à feu, montées pour dissuader les malintentionnés.

Aussi, comme tout autre milieu social, le « pays en dehors », pour reprendre les mots de l’écrivain Gérard Barthelemy, n’est pas à l’abri de querelles, comme les conflits terriens qui débouchent parfois sur des blessures et des meurtres. Pour pallier ces situations, les ruraux forment quelquefois des équipes de médiation sous le leadership d’anciens ou notables de leur localité.

« Jusqu’ici, nous pouvons dire que ces mouvements ont porté quelques bons fruits », commente Jonas *, 38 ans, enseignant à l’école primaire de la section communale de Desgranges.

Risque de disparition de la culture solidaire en milieu rural

Néanmoins, Tètou s’inquiète. Son constat ? De nos jours, entre les paysans, les mouvements de solidarité tels que les coumbites et d’autres initiatives coopératives – porteurs de sérieux soulagement collectif – se font de moins en moins et ce, à un moment où le besoin de la culture d’entraide se fait le plus sentir dans le pays en général, et dans l’espace rural en particulier.

Les causes ? Premièrement, « nombreux sont ceux qui sont partis s’installer en ville en quête de mieux-vivre. » En plus, « beaucoup de ceux qui restent deviennent désintéressés par rapport au bien commun, et la plupart d’entre eux s’enorgueillissent de pouvoir compter sur leurs proches et quelques membres de leur famille dans les villes, qu’ils voient comme une sorte de diaspora rurale.

Les inquiétudes de Tètou sont partagées par le professeur Sainthony Fanfan – Maitre en Population et Développement -, qui soutient qu’ « il ne peut y avoir de survie collective, de développement locale et endogène là où il manque de solidarité. »

Par conséquent, avec un milieu rural déjà quasiment coupé du reste du pays et négligé par l’Etat, et avec la détérioration des conditions de vie des ruraux, selon le Professeur Fanfan, au niveau des régions rurales, il y a fort risque de voir s’intensifier la tendance à l’exode car, sans l’entraide, le vivre-ensemble, par manque de volonté ou par manque de bras, les paysans ne pourront pas survivre dans un espace où la vie devient de plus en plus dure, jours après jours.

  • Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique

  • Appellation rurale du rhum (brut et blanc) fait à base de canne à sucre

  • Certains noms de personnages dans le texte ont été changés

Raoul Junior LORFILS

Lauréat du deuxième prix de la catégorie presse écrite du concours « Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2016 » / Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)

Par Raoul Junior Lorfils

L’espace rural haïtien se meurt davantage. L’agriculture, l’élevage et même la pêche ne répondent plus. Le vivre-ensemble devient l’ultime moyen de défense des paysans.

On est samedi. Sous le mordant soleil de midi, torses nus pour la plupart, 7 hommes en sueur labourent le sol à coups de houes, de bêches et de serfouettes. Au rythme du chant vaudou qu’ils chantonnent en cœur, les laboureurs lancent des coups d’outils qui s’enfoncent fougueusement dans les entrailles de la terre récalcitrante de Desgranges, dans la commune de Saint-Louis du Nord, dans le Nord-Ouest d’Haïti.

« Ça s’appelle un coumbite ! » nous apprend le vieux Tètou, déposant sa pioche contre un arbre. Par ce simple mot « coumbite », le quinquagénaire, propriétaire de la terre en bêchage, résume cet acte d’entraide par lequel, en milieu rural, plusieurs individus s’unissent pour exécuter des travaux nécessitant une belle main d’œuvre.

La situation précaire du rural haïtien

Selon les derniers chiffres de l’IHSI1, plus de la moitié de la population d’Haïti est rurale. Et comme dans la majorité des pays moins avancés, les ruraux haïtiens sont en bas de la pyramide sociale haïtienne. Pire, le secteur agricole – l’une de leurs principales sources de revenu, fournisseur d’environ 25% du PIB -, chute en raison des changements climatiques, de la dégradation environnementale et du manque d’infrastructures. Les nouvelles ne sont pas meilleures du côté de la pêche et de l’élevage.

Ainsi, les moyens d’existence des ménages ruraux deviennent de plus en plus maigres et leur accès aux services sociaux de base, beaucoup plus limité.

La solidarité, ultime levier pour ralentir la dégringolade

Dans ces circonstances, ceux qui n’ont pas (ou qui n’ont pas encore) cédé à la tentation de la migration vers les (grandes) villes, sont enclins à tisser entre eux des « liens d’interdépendance ». En effet, conscients de leur situation commune, et mus par un criant besoin de survie et de sécurité sociale, les paysans s’unissent et tentent de ralentir leur descente aux enfers à l’aide de cet ultime levier que représente la solidarité. Et ils sont nombreux à vanter ses bienfaits.

« Si ce n’était pas la solidarité, nous serions déjà tous morts de misère, par ici » reconnait Tètou qui poursuit : « ces hommes m’aident avec ma terre aujourd’hui. Je peux toujours leur donner quelque chose si j’en ai et s’ils sont dans le besoin. Mais je ne paie pas. Ma femme leur donne tout simplement de quoi manger et du tafya2. Un autre jour, ce sera à moi d’aller donner un coup de main à un autre. Et après récoltes, on partage, on mange entre nous. »

A sa compagne Célita* d’ajouter : « Grâce au peu que nous récoltons quelques mois après les coumbites, et grâce à Dieu, nous nourrissons nos enfants et permettons à quelques-uns d’entre eux d’apprendre à signer leurs noms. »

Autres formes de solidarité dans la paysannerie

Outre les coumbites, les paysans manifestent leur solidarité sous d’autres formes. Ils forment des mutuelles – associations de volontaires, qui collectent les fonds versés par l’ensemble des membres, pour ensuite donner cet argent, sous forme de prêt, à l’un des membres. Le membre doit rendre ce qu’il a reçu en prêt, dans le délai imparti, avec un taux d’intérêt très faible, selon les dires de Yanick*, commerçante, membre d’une coopérative à Saint-Louis du Nord.

Ils se rencontrent également pour débattre sur la vie de leur communauté. Ils bâtissent des cases, des temples, des écoles et des dispensaires ; ils percent des voies routières, creusent des canaux pour prévenir la destruction de leurs biens par les eaux des pluies diluviennes et, le cas échéant, s’organisent pour contester certains actes de civils ou les dérapages du CASEC, de l’ASEC et de la police rurale. Ils tiennent aussi des mouvements pour attirer les intéressés sur des faits préoccupants comme la perte de récoltes, la pénurie d’engrais, d’eau, de nourriture etc.

En outre, les paysans doivent s’unir contre vols et viols. D’autres parlent même de « lutte contre la sorcellerie ». D’où l’existence des patrouilles ou brigades de nuit, armées de bâtons, de machettes ou même d’armes à feu, montées pour dissuader les malintentionnés.

Aussi, comme tout autre milieu social, le « pays en dehors », pour reprendre les mots de l’écrivain Gérard Barthelemy, n’est pas à l’abri de querelles, comme les conflits terriens qui débouchent parfois sur des blessures et des meurtres. Pour pallier ces situations, les ruraux forment quelquefois des équipes de médiation sous le leadership d’anciens ou notables de leur localité.

« Jusqu’ici, nous pouvons dire que ces mouvements ont porté quelques bons fruits », commente Jonas *, 38 ans, enseignant à l’école primaire de la section communale de Desgranges.

Risque de disparition de la culture solidaire en milieu rural

Néanmoins, Tètou s’inquiète. Son constat ? De nos jours, entre les paysans, les mouvements de solidarité tels que les coumbites et d’autres initiatives coopératives – porteurs de sérieux soulagement collectif – se font de moins en moins et ce, à un moment où le besoin de la culture d’entraide se fait le plus sentir dans le pays en général, et dans l’espace rural en particulier.

Les causes ? Premièrement, « nombreux sont ceux qui sont partis s’installer en ville en quête de mieux-vivre. » En plus, « beaucoup de ceux qui restent deviennent désintéressés par rapport au bien commun, et la plupart d’entre eux s’enorgueillissent de pouvoir compter sur leurs proches et quelques membres de leur famille dans les villes, qu’ils voient comme une sorte de diaspora rurale.

Les inquiétudes de Tètou sont partagées par le professeur Sainthony Fanfan – Maitre en Population et Développement -, qui soutient qu’ « il ne peut y avoir de survie collective, de développement locale et endogène là où il manque de solidarité. »

Par conséquent, avec un milieu rural déjà quasiment coupé du reste du pays et négligé par l’Etat, et avec la détérioration des conditions de vie des ruraux, selon le Professeur Fanfan, au niveau des régions rurales, il y a fort risque de voir s’intensifier la tendance à l’exode car, sans l’entraide, le vivre-ensemble, par manque de volonté ou par manque de bras, les paysans ne pourront pas survivre dans un espace où la vie devient de plus en plus dure, jours après jours.

  • Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique

  • Appellation rurale du rhum (brut et blanc) fait à base de canne à sucre

  • Certains noms de personnages dans le texte ont été changés

Raoul Junior LORFILS

Lauréat du deuxième prix de la catégorie presse écrite du concours « Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2016 » / Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)

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